05 March 2011

Lettre d'un Medecin marocain a Benghazi

Dr Zouhair Lahna m'a envoye' un message ce matin 05 mars 2011:
"je t'envoie un article que je viens de finir. Après l'explosion d'hier soir, il y a eu plus d'une vingtaine de morts et plus de quarantes blessés dans les hôpitaux". Je le partage avec vous. Un temoignage ecrit entre 2 interventions (d'ou les qq fautes de langue) qui merite d'etre lu et partage'.

Lettre de Benghazi,
Dr Zouhair LAHNA, médecins sans frontières

L’intensité de la répression que subit le peuple libyen n’est lisible que par le caractère pathologique de leur dirigeant - dictateur. Les premières images et les témoignages nous ont été rapportés par les jeunes devenus grâce aux nouveaux moyens de communication, des reporters qui brisent les frontières.
Rentrant juste de Tunisie qui vient de mettre à terre un régime policier et despotique en moins d’un mois, je ne pouvais regarder ce qui se passe en Libye sans essayer de faire quelque chose. Les événements se succèdent, la nouvelle de la chute du pharaon en Egypte n’a pas été digérée qu’on assiste à la répression féroce du peuple libyen. IL n’a pas été possible pour les libyens de manifester pacifiquement. Kadhafi est un personnage excessif, qui n’a jamais accepté la moindre remarque ni la remise en cause de sa gouvernance et ses excentricités.

Les manifestations ont commencé le 15 février pour prendre une tournure plus importante à la date anniversaire du 17 février. En effet, Le 17 février 2006, les forces de sécurité ont tirés sur des jeunes faisant 18 morts. C’était l’année des caricatures montrant le prophète Mohammed (PSL) en terroriste sanguinaire. Le monde musulman s’en est ému et les habitants de Benghazi ont choisi de manifester au jour de sa naissance (Mawlid annabawi). Par un geste provocateur, le consul italien avait mis un T-shit avec une des caricatures. Ce qui a mis les manifestants en colère. Quelques uns avaient attaqués le consulat d’Italie et arracher son drapeau. Alors les forces de sécurité ont ripostés par des balles réelles, faisant 18 morts. Les habitants ont décidé de manifester tous les ans le 17 février. Et l’année 2011, boostée par l’environnement régionale se devait d’apporter autre chose !!

Le lundi matin, il a été décidé à Médecins Sans Frontières d’envoyer une équipe sur place. La section belge étant déjà sur place, la coordination devrait être facilitée pour apporter une aide médicale d’urgence et si la situation le permet de pénétrer dans le pays. Notre équipe composé d’un médecin, une infirmière et un logisticien a essayé d’obtenir un visa, mais l’ambassade, prise dans la tourmente des événements, ne pouvait pas donner suite à notre requête.

Quand j’ai pris l’avion le mardi 22 février, en direction d’Alexandrie en Egypte, Benghazi est déjà tombée dans les mains de la population révoltée. Le weekend  fut meurtrier pour les libyens et intenses pour nous autres qui essayons de suivre ce qui s’y passe malgré le blackout mis en place par le régime, qui envoi des mercenaires tirer sur son peuple.

Les médecins égyptiens se sont mobilisés et on a entendu parler de leurs caravanes médicales qui avaient des difficultés à passer, du moins au début, à cause de l’insécurité. Les équipes de l’ONG égyptienne : Union des Médecins Arabes étaient comme lors de l’agression sioniste sur la bande de Gaza, il y a deux ans, les premiers à arriver dans les villes de l’est libyen.  Non seulement, ils sont à proximité mais en plus ils ont une capacité rapide de mobilisation. J’ai eu à collaborer avec eux et apprécier leur abnégation et leur sollicitude.
Cette fois ci, notre équipe a été en contact avec le syndicat des médecins égyptiens.          Dr Kamel, secrétaire général et chirurgien de son état, nous a reçu dès notre arrivée à Alexandrie et nous a offert gracieusement  son  aide, que ça soit pour nous faciliter le transport jusqu’à la frontière entre l’Egypte et la Libye ou pour aider à acquérir les médicaments dont on avait besoin, en attendant l’arrivée de l’avion cargo en préparation à Paris.

Après plusieurs heures de voiture, on arrive en milieu d’après midi à la frontière. Il y avait une atmosphère surréaliste. Deux ou trois kilomètres de bus qui se tiennent les uns derrières les autres attendent l’autorisation de passer de l’autre côté de la frontière afin d’aller chercher les voyageurs qui fuient la Libye
Arrivant à se faufiler entre les bus nos deux chauffeurs nous amènent vers les limites de la ville, une voiture type minibus nous attendait, elle a été préparée par des égyptiens qui habitent la ville frontière de Soualim, leurs cousins libyens (puisqu’il s’agissait de la même tribu) étaient là dans leur camionnette pour nous escorter jusqu’ à Benghazi.
Tout le long de la route, il y avait des barrages de jeunes en armes, et d’autres faisant office de gardiens des lieux. Tous sont d’apparence inexpérimentée mais affichaient une fierté et une détermination qui n’a pas été démentis tout le long de notre périple et nos rencontres.
Un sentiment étrange envahi le voyageur que je suis, c’est celui de voir les traits de la liberté se dessiner sur les visages. Un peuple se libère en quelques jours et se prends en charge aussi vite. Une fraternité émane de ces jeunes gens.
On est arrivé à la ville d’albaida, à mi chemin entre la frontière et Benghazi au moment du prêche du vendredi. Il pleuvait, l’imam a parlé, bien évidement,  des événements que traverse le pays. Il a exhorté les jeunes à ne pas attenter aux biens de la cité, ni à ceux d’autrui. Ce qui est prohibé par les valeurs de l’Islam. Défendu la légitimité de cette révolte face à l’injustice et prié pour ceux qui sont tombés pour que les vivant puissent avoir la tête haute.

Benghazi est en fête, les voitures klaxonnent à tue tête. Les jeunes et moins jeunes arborent les couleurs de l’ancien drapeau noire, rouge et vert avec un croissant et une étoile. Signe de libération et recouvrement de soi face au drapeau vert uniforme et plat imposé par le guide vieillissant.

Nous avons été accueillis par des représentants de révolutionnaires qui ont investi les bureaux du port maritime. Non loin de là, la cellule médicale se tenait dans un centre de santé. Les responsables désignés, nous ont proposé la visite des hôpitaux.
Devant le tribunal, La place de rassemblement des manifestants a pris désormais le nom de ‘’ Tahrir ‘’en hommage au ‘’Maydan Tahrir’’, place de la libération du centre du Caire, qui est en passe de devenir un haut lieu symbolique de la contestation non seulement en Egypte mais dans tout le monde arabe. Eu égard à l’importance qu’occupe l’Egypte dans le monde arabe, et ce à tous les niveaux.

Les médecins de l’hôpital al jalaa de Benghazi, le trauma center avaient accueilli et managé les cas les plus périlleux. Les autres hôpitaux n’ont pas été en reste. Notre arrivée est forcement tardive et on ne peut que constater les suites et les effets de cette confrontation déséquilibrée.  Le peuple révolté en est sorti vainqueur en quelques jours, au prix de centaines de morts et de blessés.
Dans les services de réanimation des services de l’hôpital al jalaa et de l’hôpital al hawari, j’ai vu des patients paraplégiques qui ont reçu des coups de feu dans la nuque et la tête. D’autres ont des coups de feux dans le dos provoquant des sections de la moelle épinière. Quand aux photos qui m’ont été montrés de patients coupés en deux par des missiles, ils sont tout simplement insupportables. Ces images ne laissent aucun doute sur la volonté délibéré des mercenaires à tuer et à terroriser la population.
Plus tard, on m’a expliqué comment des jeunes gens remontés à bloc, se sont battus d’abord avec des moyens de bords et ensuite avec des armes récupérés aux forces de ‘’ l’ordre’’ et aux assaillants. Ils ont réussi à par les mettre en déroute et prendre la ville en quatre jours.
Les révolutionnaires de Benghazi se réfèrent non sans fierté à leur héros de lutte anticoloniale Omar al mokhtar, natif de Derna dans la montagne verte. Ses épopées contre l’armée coloniale italienne sont restés dans les annales non seulement des libyens mais dans tout  le monde musulman.
Les jeunes de Benghazi ont usé d’un courage insolite afin de venir à bout d’une milice qui leur tirait dessus par des missiles antiaériens. Les jeunes ont utilisés des bombes artisanales qu’ils avaient l’habitude de manier pour pécher. Le trafic du temps de Kadhafi, faisait que des soldats leurs vendaient des missiles, les jeunes récupèrent la TNT de ces missiles et en fabriquent des bombes. L’un d’entre eux, a rempli sa voiture par ces bombes et des butanes de gaz et a foncé sur la porte de la garnison, faisant exploser cette dernière. Les jeunes se sont précipités sur les palmiers et ils ont lancés leurs bombes sur les mercenaires. Usant du même procédé que leurs grands parents (sommet des montagnes par rapport aux vallées) face à un adversaire qui possède des moyens supérieurs. D’autres qui avaient récupérés des armes des postes de polices, ont tiré aussi sur les mercenaires pris de panique. J’ai appris ces détails au décours d’une discussion avec les habitants et un grand père a ajouté : Nos enfants se battent pour une cause, ils n’avaient pas peur de la mort. Tandis que les mercenaires veulent vivre afin de pouvoir dépenser leurs soldes offertes par Kadhafi. C’est le secret de notre victoire !!


A Benghazi, la situation sanitaire est relativement calme. Les malades opérés suivent des soins dans les différents services. Les secours en termes de médicaments et matériel médical afflux et seront utilisés au fur et à mesure des besoins futurs. Cependant, les villes sous le feu des combats ne sont pas accessibles pour le moment, ce qui complique l’accès des équipes de soins vers les blessés. Le monde occidental envoi de l’aide à défaut de politique, fait des déclarations à défaut d’actes. On se rend bien compte des limites des uns et des autres.

A Benghazi, les libyens m’ont dit qu’ils ont retrouvé leurs âmes qui leurs ont été confisqués. Ils se sentent frères et sœurs, ils respirent enfin, un air pur, celui de la liberté retrouvée. Ils s’activent dans l’entraide et le partage. Devant l’esplanade du tribunal en face de la corniche haut lieu des rassemblements et des manifestations quotidiennes, les libyens scandent des slogans, discutent politique et distribuent la nourriture.

Tous les magasins sont encore fermés, à part les supérettes et les pharmacies, mais personne ne devrait manquer de rien selon les responsables de la ville. Une solidarité retrouvée, une fois que le paysage a été nettoyé de la présence des agents des ligues populaires de kadhafi. Je n’ai pas pu m’empêcher de penser à toutes ses forces d’ (in)sécurité qui sévissent dans le monde arabe et qui ne sont que le reliquat du temps colonial. Leur rôle n’est autre que de terroriser la population et la racketter, au lieu de la servir et la protéger, comme cela devrait être.

Dans toute la ville, il y avait des affichent qui insistent les jeunes à la civilité. D’autres qui  prohibent la tribalité et la division et qui rappellent que la libération ne sera complète qu’après la délivrance de Tripoli.


Les habitants ont ou franchir pour la première fois la forteresse où habitait Kadhafi jouxtant des garnisons et des prisons sous terre qui ont vu passer tant de prisonniers. Quand on y met les pieds, on est pris par un nœud à la gorge, il ne reste plus que des murs lézardés dont s’ils le pouvaient, nous conterait bien les supplices et les tortures dont elles étaient les témoins. Un sentiment étrange de révolte et de tristesse envahit tous les visages qui sortent de cet endroit sinistre et instructif.

 La révolution libyenne n’a rien de pacifique, le peuple n’a pas eu ce loisir. Les jeunes révolutionnaires ont été invités par les plus expérimentés à subir un entrainement afin de marcher sur Tripoli, il faut savoir que tous les libyens de sexe masculins sont des soldats et officiers de réserve. Décidément, les régimes fabriquent les moyens de leurs mises à mort, en poussant leurs peuples au désespoir et la révolte suite à une accumulation de pressions et de mauvaises décisions. Comme ils me l’ont expliqués si bien les jeunes libyens : La pression (trop forte) provoque l’explosion !!
                                          Bombardement de Benghazi 1943. By Peter McIntyre

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